joker critique

La rentrée cinéma bien entamée, le film de l’automne semble être le Lion d’Or de la Mostra de Venise 2019 : Joker, réalisé par Todd Phillips, l’artificier en chef de la trilogie Very Bad Trip. Incongru ? Etonnant ? C’est surtout que ce n’est pas un film de super-héros ni de super-vilain.

Killing Joke

Ceci est le nom du comics écrit par Allan Moore, adapté pour la télévision en 2016. Il y est raconté la création du Joker : un humoriste, ou comédien de stand-up au choix, n’ayant pas percé, avait une femme malade. Pour financer son enterrement, le récemment veuf participe à un braquage et rencontre Batman, avant de tomber un bain d’acide et devenir l’ennemi juré de l’homme chauve-souris… De là, le super vilain va se livrer à un jeu sadique et pervers en prenant en otage le commissaire Gordon et sa fille, qui n’est d’autre que Batgirl… Dans la version film de 2019, nous suivons Arthur Fleck, clown intérimaire (posté devant les boutiques ou chantant dans les hôpitaux pour enfants), atteint de certains troubles neurologiques, s’occupant de sa mère malade. Et Batman ? pour l’instant, c’est surtout Bruce Wayne, 10 ans dont le père se présente à la mairie de Gotham…

Actuel mais aussi à la mode ?

D’une part Gotham est la métaphore de New York, d’autre part l’action se situe dans les années 80. C’est une époque très sombre pour la Grande Pomme : haut taux de violence (culminant en 1981, donnant un titre au film de JC Chandor de 2014, A most violent year), diffusion du crack, prostitutions, les films de vigilante de Charles Bronson mais surtout la grève des éboueurs. Evoquer un corps de métier souvent marginalisé (d’ailleurs jamais montré dans le film) et mésestimé peut facilement renvoyer aux travailleurs se constituant Gilets Jaunes en France, ou même aux contestataires en Equateur, au Chili et au Brésil (des manifestations dues à l’augmentation du prix du ticket de métro). Mais cela ne devient pas maladroit quand la voix ou parole médiatique du film (la radio et quelque fois la télévision) évoque l’apparition nombreuse des rats à cause la grèves des éboueurs, qui signifie-t-on en parlant des rats ? Car ce que l’on voit de la mise en scène de la ville de Gotham, c’est qu’elle est de plus en plus occupée par des gens mécontents, la réappropriation de l’espace public. Ce qui est la même chose dans la réalité, à Hong Kong, Beyrouth ou Alger, mais le système signifie-t-il vraiment ces gens comme des rats infestant le champ public ? La réponse n’est pas si simple. D’ailleurs Charlie Chaplin, premier bouffon/guignol/amuseur du modèle sociétal occidental républicain et démocratique, faisant un parallèle entre les travailleurs sortant du métro et des moutons en élevage dans son œuvre Les Temps Modernes (utilisé d’ailleurs dans le film) …

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Un peu trop clinique ?

Du décor urbain bien installé, nous arrivons à la principale réussite du film : la prestation de Joaquin Phoenix. Le mal aimé d’Hollywood (rappelez-vous sa période dépressive de 2008-2009 où il s’essaye rappeur, donnant lieu au documentaire I’m still here en 2010), délaisse ses réalisateurs fétiches (James Gray et Paul Thomas Anderson), mais garde et exacerbe au maximum son côté écorché vif. Entre ses mimiques pour se forcer à sourire ou faire sourire, ses situations de victime innocente ou l’abdication du système lui-même à ne pas pouvoir l’aider (les échanges conversationnels navrants avec le personnel médical), son rire gênant et malaisant devient sa seule vérité et preuve d’existence. Et comme nous sommes plus proches d’un thriller psychologique que d’un film se super-héros ou super-vilain, il faut ajouter quelques motifs psychotiques : les liens avec la voisine Sophie Dumond ou le présentateur Murray Franklin (la figure allégorique des réseaux sociaux et de l’information divertissante dite « infotainement », Ellen Degeneres et Jimmy Fallon aux Etats-Unis, Yann Barthès et Mouloud Achour en France). Sauf que l’écriture du film semble s’épuiser dans la dernière partie avec des scènes bancales pourtant importantes (la dernière discussion avec sa mère, la dernière avec ses anciens collègues) et une réponse logique est donnée au comportement d’Arthur Fleck, au point qu’on peut qualifier la mise en scène de bafouiller légèrement. Cela n’empêche pas Joaquin Phoenix d’être excellent notamment par son travail du corps (il s’est nettement amaigri pour le rôle) et du visage.

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Héros, anti-héros, incarnation du chaos ou on sort joker ?

La dernière partie du film est la plus problématique. Car c’est certainement la partie la plus « comics ». Arthur Fleck, enfin devenu Joker, il danse sur des escaliers comme Fred Astaire et Gene Kelly il y a 60 ans, car il a fait sa propre révolution, transformer sa vie tragique en vie comique. Et pas de fête ni de danse sans révolution. De là, une course-poursuite irréaliste mais plausible dans une bande dessinée, une apparition télévisée facile à deviner et comprendre malgré l’étrangeté : d’un Arthur Fleck cabotinant et empoté tout le film, nous avons droit à un Joker très sûr de lui. Alors on ne sait plus si le personnage est érigé en héros tribun populaire ou en rockstar prenant son bain de foule. « Les vrais rockstars sont les politiciens ou les tueurs en série » selon feu Jim Morrison, alors à quoi correspond Arthur Fleck/Joker  ou le film en général ? On peut avancer que le film correspond à notre époque. On peut voir dans ce discours filmique, l’explication d’un système où les plus faibles sont de plus en plus oppressés, avec des oppresseurs qui après le fouet proposent la caresse. Mais c’est aussi l’expression d’un environnement sociétal gangrenée par l’hypersensibilité, l’hystérie et l’hyperviolence où la seule réponse donnée est l’égoïsme, l’égotisme, l’égocentrisme voire l’égomanie, une poésie du chaos. Quant au personnage, il s’apparente plus à l’ambiguïté de nous-même face à cet époque où nous sommes fous sans être fous, proches tout en gardant nos distances avec les gens et tristes à en savoir garder le sourire . Et on ne garde pas le sourire car on est joyeux, mais parce qu’on est en lutte et on a coutume de dire que c’est la meilleure des armes. Just killin’ joke

Bonus :

Popo Kitano

Crédits Photographies : Warner Bros. Entertainment Inc.

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